La voix des femmes

Publié le par pelenop

Le 24 juin, jour de l'expulsion, et les deux jours suivants où le campement pour la nuit a commencé à s'organiser, à prendre une allure moins précaire, déterminée à durer, ont été des jours de forte tension. Non seulement à la suite des violences de la CGT relayées par celles des forces de police. Mais encore à cause de la pression physique exercée par ces dernières sur les quelque six cents sans-papiers qui cherchaient à s'installer tant bien que mal sur le trottoir du boulevard du Temple, en face de la Bourse du travail.
De toute évidence, les autorités, tant de police que municipales, faisant fi de leurs obligations de secours envers une partie de population, et considérant sans doute les occupants de la Bourse du travail comme des squatters et non des travailleurs en lutte, pensaient faire fléchir leur détermination par des mesures d'intimidation inhumaines. Inhumaines au sens juridique : contraires aux droits de l'homme, de la femme, de l'enfant, les plus élémentaires. Ces mesures se résument en deux mots : les prendre par la faim et par la soif. Les priver ? et d'abord les femmes et les enfants ? de nourriture et d'eau. Et jusque de l'usage des toilettes des rues, pour motif de « protection du mobilier public ». (Un gendarme-chef dixit)

 

Pendant deux jours, un épais cordon de paniers à salade, de gendarmes et CRS, a encerclé le campement de fortune, empêchant toute personne solidaire ou simplement touchée par la vue de ces hommes, et de ces femmes et de ces enfants, de faire passer un peu de nourriture ou une bouteille d'eau minérale, fouillant les sacs à main, séquestrant jusqu'au moindre sandwich. Inutile de protester : « Mais c'est pour les enfants ! ».

 

Les ordres sont les ordres. Ainsi que l'a demandé un sans-papiers à un gendarme âgé et impassible : « Mais vous êtes donc des robots ou des hommes ? »

 

C'est dans ce climat qui a vu jusqu'au chef de cabinet du préfet de police de Paris se déplacer deux fois sur les lieux pour parlementer, qu'une délégation invitée en préfecture est revenue, le soir de jeudi 25, se faisant porteuse des promesses préfectorales : rediscuter les critères de régularisation à condition que le campement commence à se dégarnir, que les personnes âgées, les malades, les femmes et les enfants quittent la nuit le boulevard du Temple.

À ces mots, levée de boucliers des femmes. Elles se sont dressées comme un seul corps :

« Nous sommes là, nous ne bougerons pas ! Nous resterons là jour et nuit jusqu'à notre régularisation ! »

 

La rapidité, l'unanimité et la détermination de la riposte ont été assez frappantes pour que notre journal cherche à donner la parole à cette voix des femmes.

Neuf d'entre elles ont accepté de dire comment elles voient la phase actuelle de leur lutte. Précisons que toutes étaient présentes le 24, certaines à la Bourse du travail, d'autres à la manifestation. D'après leurs témoignages, entre autres, est rédigé aussi un article sur les événements de cette journée.

 


Toutes les colonies françaises sur le trottoir


La première voix est celle de Mahi. Elle tient à préciser qu'elle ne parle pas qu'en son nom propre, mais « au nom de toutes les femmes de la Bourse du travail ».

Elle donne le ton en plaçant d'emblée leur situation dans la problématique du colonialisme français.

 

« Là, sur tous ces matelas, tout autour de nous, il y a toutes les anciennes colonies françaises. Il n'y a en fait que les colonies françaises. Nos parents ont tout donné pour la France, on devrait y être accueillis à bras ouvert, au contraire on nous repousse et on nous fait la chasse. Mais même si les Français construisaient des murs jusqu'au ciel, nous viendrons, rien ne peut nous arrêter. Car nous venons pour fuir la misère et pour travailler. C'est la misère qui nous pousse, non la pauvreté. La misère, en Afrique, c'est terrible, rien à voir avec la pauvreté. Nous avons le droit, en France, de travailler en règle. Être sans-papiers ce n'est pas du travail, c'est de l'esclavage. »

 

Toutes les femmes (des Ivoiriennes, des Sénégalaises, des Maliennes?) approuvent ces mots et certaines renchérissent. Parmi toutes, la voix la plus forte est celle de la jeune Corinne.

« Liberté, égalité, fraternité? ce ne sont que des paroles écrites. En France, les animaux sont plus considérés, ont plus de droits que nous. Il vaut mieux être un chien qu'un homme ou une femme sans-papiers dans le "pays des droits de l?homme". C'est pour nous tenir dans l'esclavage qu'ils ne nous donnent pas de papiers. C'est encore pire que de l'esclavage. Tous les sales boulots sont pour nous. Les boulots sales, les petits boulots précaires et sous-payés. Ils profitent de la misère de nos pays, sans cette misère nous ne serions pas ici. Nous ne sommes pas venus pour dormir dans la rue, mais pour travailler honnêtement. J'ai commencé à travailler à quatorze ans quand mon père est mort.

 

Pour subvenir aux besoins de ma mère et de mes frères et les faire étudier. Mais je ne gagnais pas assez, alors je suis venue en France. Depuis quatre mois je n'ai pas pu envoyer d'argent. Même en galérant, même en me privant du nécessaire, comme beaucoup d'autres. Ceux qui vous disent qu'ils envoient de l'argent régulièrement, c'est qu'ils se privent du nécessaire. Au pays ils croient qu'ici c'est l'eldorado et si tu n'envoies pas d'argent ils pensent que tu le gardes pour toi. »

 

Toutes les femmes racontent des histoires personnelles non moins pénibles.

Histoires de misère, d'espoirs déçus, de conditions de vie extrêmement dures, d'exploitation féroce, de maladie. Toutefois, dit Mahité, malgré la peur au ventre, malgré les hauts et les bas d'une vie telle que la nôtre, « on fait avec, on s'entraide, c'est ce qui nous sauve, nous les Africains on est habitués à vivre en communauté, unis, comme ici dans la rue : nous sommes ici les colonies françaises dans l'union ».

 


Rester ici et aller jusqu'au bout de la lutte

 

C'est encore Mahi qui donne le ton. Le consentement unanime lui est acquis dès ses premiers mots : car (dira une femme) « il n'y a pas d'autre moyen pour faire plier les autorités ».

« Pourquoi nous les femmes ne voulons pas partir d'ici ?? Si les femmes et les enfants partent, les policiers auront vite fait d'embarquer tous les hommes qui restent. On préfère dormir dans la rue et aller jusqu'au bout.
Les propositions de la préfecture sont pour casser le mouvement. Les "critères", c'est encore le cas par cas. Nous les femmes disons : sans critères ni conditions !Nous sommes ici, nous, nos maris, les hommes, nous travaillons ici, on doit tous être régularisés. La préfecture veut-elle qu'on dégage ? Qu'elle ouvre un guichet ici même. Dès qu'on aura nos régularisations, nous partirons. Nous ne voulons pas d'un autre lieu à occuper. Ce serait la même chose. Et puis c'est pour nous cacher. Sur ce trottoir nous ne sommes pas cachés. Plus tard on recommencerait à nous expulser. Et nous, à être de nouveau dans la rue. Il faut rester ici et continuer la lutte ici. Nous ne sommes pas critiques envers les délégués. Car nous savons pourquoi ils nous ont demandé de partir, ils l'ont fait pour nous et pour les enfants, ils pensent que nous sommes faibles. Mais c'est le contraire. Nous sommes fortes, et déterminées à rester. »

 

 

À ces mots font écho ceux de Soul : « Avant, à l'intérieur de la Bourse, on était cachés, quatorze mois en cachette. Maintenant on est exposés, on est bien en vue. Ce serait fou de s'en aller. Maintenant on est plus forts ! »

Et ceux de Djénéba : « On est là, on ne bouge pas. Tout autre choix serait un recul de notre lutte. Même s'il pleut, même s'il neige, on est là !

Oui, même s'il neige. Même jusqu'à l'hiver ! »

 

[Paris, 28-6-09. Article à paraître dans le numéro 13 du Journal

de la Bourse du travail occupée.]

Source : anti repression et solidarité

 


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