Femfest, festival féministe en Macédoine.

Publié le par pelenop

source : http://balkans.courriers.info

 

Créé sur l’initiative personnelle de Lucie Bilderova, Katerina Gligurovska et Nadica Kostova, trois jeunes femmes de Bitola, Prilep et Skopje, le festival a ensuite été rejoint par deux ONG de défense du droit des femmes, dont Akcija ZdruŽenska. Au programme : concerts, ateliers de fabrication de bijoux, de bande dessinée. Les ateliers traitaient de la discrimination des femmes sur le marché du travail, la discipline imposée au corps des femmes, les femmes rroms en Macédoine, entre racisme et sexisme .


Le Courrier de la Macédoine (C.D.M) : Quel est l’objectif de ce festival ?

Marija Cavovska (M.C) : C’est le premier festival dédié aux femmes en Macédoine… Il y a beaucoup de travail dans notre société extrêmement tournée vers le patriarcat. Nous souhaitons protester contre ce système, les violences contre les femmes, donner le choix aux femmes, dans leurs vies, promouvoir leur créativité, par exemple.


C.D.M : La thématique choisie a-t-elle attiré le public ?

M.C : Oui, il y avait du monde, même si ça débute toujours doucement. Bien sûr, j’aurais aimé en voir plus ! Mais l’intérêt sur ces questions n’est pas très élevé. La Macédoine reste bien patriarcale… Nous sommes toujours dans une société très conservatrice.

Ce qui est intéressant, c’est que parallèlement à l’aspect conservateur de notre société, nous disposons des acquis de l’ancien système communiste : accès au travail, services sociaux, une place pour les femmes dans la vie sociale. Le contexte actuel, les problèmes économiques et l’arrivée de la démocratie ont créé un espace pour que des forces beaucoup plus conservatrices, et même des forces religieuses remontent à la surface. Nous devons nous battre pour des choses que nous avions déjà avant, en tant que femmes… C’est fou, non ? Avant, il n’était pas idéologiquement correct de clamer que la place des femmes est à la maison ou qu’elles n’ont pas le droit d’avorter. Par exemple, ce débat sur l’avortement n’en avait jamais été un à l’époque communiste.

Aujourd’hui, pour limiter l’accès à l’avortement, il n’y a même pas besoin d’une nouvelle loi, juste d’un amendement avec des restrictions, ou des campagnes sans nom. D’ailleurs, nous craignons encore les projets de notre gouvernement…

C.D.M : C’est donc un festival militant, alternatif ?

M.C : Quand on touche au sujet des femmes, je crois qu’il est difficile d’éviter de parler politique. L’important, c’est plutôt de donner une dimension politique à la question, sinon on ne fait même pas attention aux problèmes auxquels sont confrontés les femmes.

Mais c’est un sacré défi vu la mauvaise santé du militantisme dans ce pays. Je le décrirais comme nul, malheureusement. Difficile alors d’aborder un sujet encore moins attirant : celui des femmes, et de leurs droits !

En Macédoine, nous sommes dans une ONGisation du pays, comment vous expliquer ? On veut monter des projets pour obtenir de l’argent, mais un investissement personnel, gratuit, pour une cause, c’est plus difficile à trouver. Les gens s’investissent d’abord pour subvenir à leurs besoins.


C.D.M : Vous avez aussi prévu de promouvoir votre action lors du festival ?

M.C : Oui ! Nous distribuons des tee-shirts, des tabliers de cuisine et des sacs noirs, sur lesquels on peut lire en blanc divers slogans. Certains plus universels, d’autres bien spécifiques à notre contexte politique…

Les slogans sont drôles, les tee-shirts jolis. Portés, ils risquent de lancer des débats. Nous les donnons, nous ciblons les jeunes gens. Je suis contente, même des jeunes hommes sont venus en chercher. Ils ont demandé s’il y avait les modèles masculins (rires). Mais non, ce n’était pas le but ! Cela va peut-être les faire réfléchir…

Sur un tee-shirt, on voit un graphique divisé en deux parties égales : une moitié indique « Mlada Nevesta », ce qui veut dire jeune mariée, mais dévouée tandis que sur l’autre moitié est écrit « vieille fille ».

Autre slogan : « mère victime » (de s’être sacrifiée toute sa vie pour sa famille) opposée à « mère assassine ». Nous avons repris le terme exact employé dans les dernières campagnes anti-avortement.

L’idée est de provoquer, de montrer qu’on peut être une femme, sans entrer systématiquement dans les schémas classiques.

Enfin, sur notre dernier modèle, on lit : « sexe dévoué » versus « sexe indéterminé » car chez nous, le mot féministe est mal compris, je pense.


C.D.M : Que veut dire féministe, en Macédoine ?

M.C : Lesbienne. Immédiatement. Dans les esprits, si tu n’es pas une femme bien rangée, c’est que tu es lesbienne.

Lorsque je travaille avec des groupes de femmes, j’anime parfois des sessions sur l’histoire des femmes, depuis la Révolution française jusqu’à aujourd’hui. Un cours, dans les grandes lignes, pour que les femmes réalisent ce qu’ont été, et sont, les luttes pour le droit des femmes. À la fin, systématiquement, elles viennent vers moi et me demandent si je suis mariée, et si j’ai des enfants. Parce que pour elles, je suis trop extrême, juste dans mon discours…


C.D.M : Pensez vous que l’objectif du festival est compris ?

M.C : Honnêtement ? Je ne peux pas en être sûre. Aujourd’hui, les jeunes femmes ont tout de même plus de choix, au moins pour celles qui sont venues ici, par exemple. Mais qu’en est-il de celles qui ne peuvent pas venir ? Pourtant, même certaines jeunes filles qui sont venues ici sont pleines de préjugés. Et même mes propres filles ! Cela vient de leur éducation droite…


C.D.M : Mais…c’est vous qui avez choisi leur éducation, pourtant ?

M.C : C’est vrai. Cela dit, elles sont très consuméristes, je trouve, et c’est très difficile de se battre contre cela. Elles regardent la télé, les publicités partout dans les rues, et sont attirées par le shopping. Elles n’ont pas toujours une réflexion à propos de ce que la société leur propose ou de la manière dont on présente les femmes.

Je ne suis pas une femme très traditionnelle. La seule chose que je peux faire, c’est de leur montrer comment moi, je fais mes choix de vie. Mais la relation mère-fille, fait qu’elles vont résister à mes idées. Elles feront leurs expériences elles-mêmes…Je dois dans la vie quotidienne gérer avec cet aspect culturel qui n’est pas uniquement présent à la maison…

En Europe de l’Ouest, je pense que c’est différent. Les jeunes partent de chez leurs parents beaucoup, beaucoup plus tôt qu’ici. Ici, nous restons chez nos parents trop longtemps, c’est habituel d’avoir des trentenaires qui vivent chez leurs parents.

Pourquoi cela ? Les raisons économiques sont évidentes, mais je crois que c’est aussi en grande partie la responsabilité des parents, qui veulent prendre soin de leurs enfants un peu trop longtemps. On en revient à la question du rôle des femmes. Souvent ce sont elles qui interdisent à leurs fils, même quand ils ont 25 ans, d’entrer dans la cuisine, parce n’est pas un espace pour eux. Comme quoi, on n’en est qu’au début, seulement…


C.D.M : Comment décririez-vous la situation actuelle des femmes en Macédoine ?

M.C : Mes copines qui ont mon âge travaillent, sont actives. Mais elles appliquent dans leurs vies le système patriarcal. Ce qui veut dire que même le système communiste n’a pas fait changer les mentalités. Je crois pourtant que les femmes de ma génération avaient plus d’opportunités, de choix dans leurs vies que les jeunes femmes d’aujourd’hui.

Les gens ne peuvent plus voyager comme nous le pouvions en Yougoslavie. Il y a le problème de l’argent : les salaires sont extrêmement bas. Puis les transitions interminables de toute la région, aggravées par les conflits. De nouvelles valeurs se forment après la chute de l’ancien système. Les nationalismes grandissent, l’ouverture d’esprit un peu moins…

Tout cela semble loin de notre sujet, je sais. Pourtant, le lien est simple : ce sont toujours les femmes qui sont touchées les premières. En Macédoine, il faut dire que Skopje est une exception. Mais si l’on prend le reste du pays, je peux citer l’exemple de quatre jeunes filles que j’ai rencontrées, qui habitent dans une petite ville de province. Leur situation est terrible ! Elles ont deux options : se marier, ou se faire employer dans l’usine locale de textile. Et cela même après avoir terminé leurs études.


Publié dans Sexisme

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