Domination bourgeoise et féminisme paternaliste.

Publié le par pelenop

 

Source: Mythologie de la femme dans l'ancienne France de Pierre Darmon.

Éditions du Seuil, mars 1983.

 

La similitude organique de la femme et de l'enfant au niveau de la souplesse de leurs fibres avait déjà été signalée par le père Malebranche.

D'autres considérations les rapprochent l'un de l'autre.

Tous deux sont d'une même complexion sanguinei, et « l'humanité modérée » propre à ces deux êtres « prête à leurs organes, sans trop les énerver, toute la souplesse dont ils sont susceptibles. ii» Tels sont les principes scientifiques qui vont permettre de confondre femme et enfant dans une même identité morale.

Car la femme reste et restera toujours « à demi dans l'enfance ». Sans doute le développement de ses organes est-il plus rapide et plus précoce chez elle, mais c'est en raison même de l'élasticité de ses fibres. Moins élaborée que l'homme, il lui faut moins de temps pour parvenir à son degré de perfection maximaleiii. Allons donc !

Entre « l'erreur de la nature » définie par Aristote et la « femme enfant » de Virey, le fossé n'est pas si profond.

Et bien des auteurs observent une convergence d'attitude chez la femme et chez l'enfant. Selon Roussel, « si les femmes et les enfants pleurent à la moindre occasion, c'est parce que tout ne les affecte que légèrement iv». De Menville ne voit dans la femme qu' « un enfant gâté v», et l'auteur anonyme d'une lettre à Fréron prétend que « l'esprit des femmes comme celui des enfants ne fait que voltiger sur des riens et sur des frivolités et reste lui-même dans une sorte d'enfance perpétuelle vi». « Comme l'enfant, précise Virey, la femme cède facilement aux impulsions; elle montre une sensibilité vive et incapable d'une longue persévérance dans les mêmes sensations ». Englobés dans une même sensibilité, « l'enfant et la femme s'aiment réciproquement davantage, par consonance de tempérament, qu'ils n'aiment l'homme auquel ils ne se rallient qu'en qualité d'êtres faibles. Ils ont besoin d'appui, de protection; ils réclament de la douceur, les grâces, le charme de l'innocence et de la faiblessevii".

Il faut bien s'y résoudre, comme l'enfant, la femme est d'une incurable débilité. Virey s'en lamente: « Combien ne faut-il pas au médecin de précautions et de prudence pour gouverner la santé d'une organisation aussi frêle et aussi mouvante que celle de la femme dans tous les états de sa vieviii» Elle capitalise une somme de maux qui la rendent infiniment moins fiable que l' homme.A la mollesse de ses fibres s'ajoute l'inconvénient de ses règles, les affres de la grossesse et de l'enfantement, l'esclavage qui résulte de l'éducation de ses enfants. A ce tire, la femme est bien digne de respect, de condescendance et de compassion.

Mais la nature ne l'a pas totalement dépourvue d'atouts. Elle a des charmes et elle en use comme d'une monnaie d'échange au terme d'un contrat léonin. L'homme « vend sa protection au prix de la volupté, écrit Virey, et le plus faible emprunte la puissance du plus fort en s'y abandonnant. ix» Le règne animal et le règne végétal offrent l'exemple d'un telle protection. «  Chez les végétaux, l'organe femelle ou le pistil est placé au centre de la fleur ; les parties mâles ou étamines, au contraire, sont placées autour pour garantir ce qu'il y a de plus délicat, de plus tendre; ce qui renferme l'espérance de la postérité. x»

A la limite, la femme peut être considérée comme un malade et traitée comme tel. Le Dr Roussel n'hésite pas à la mettre à la diète sous prétexte que « la nature, dans les personnes du sexe, ne doit demander qu'un quantité d'aliments proportionnés à la faiblesse de leurs organes et aux exercices peu fatigants dont elles s'occupent. xi». Végétaux, fruits et laitages sont les seuls aliments auxquels elle doit donner sa préférence, car, « aqueux et légers », ils n'exigent pas « grande dépense de forces digestives xii». Virey observe dans le même esprit que les dents de sagesse ne percent pas toujours chez la femme. Aussi conclut-il, « elle mange moins, elle préfère des aliments doux et sucrés, tandis que l'homme exerçant beaucoup de force et déployant beaucoup de vigueur, est obligé de se nourrir plus substantiellement. xiii» Les stratèges chrétiens du refoulement eux-mêmes ne s'étaient jamais aventurés si loin. Ils avaient bien imaginé d'enfermer la femme dans un carcan vestimentaire, mais ils ne s'étaient jamais avisés de la soumettre au carcan alimentaire.

Encore ne sommes-nous pas au bout de nos surprises.

Car la femme peut-être aussi considérée comme un malade mental. En effet, « toute la constitution morale du sexe féminin dérive de la faiblesse innée de ses organes xiv». Aussi la soumettra-t-on à un régime intellectuel sévère. C'est sur ce point précis que le principes laÏcisés de Mme Lambert s'expriment de la façon la plus complète. L'excès du travail ne provoque à la femme que du dégoût. Son impatience « ne lui permet pas de suivre pendant plusieurs années le même genre d'étude, et d'acquérir ainsi des connaissances profondes et vastesxv» Les mêmes raisons qui l'éloignent des travaux violents lui interdisent donc de fournir un effort intellectuel soutenu. Pour Roussel, «  la science que les hommes que les les hommes achètent presque toujours aux dépens de leur santé, ne saurait dédommager les femmes de la détérioration de leur tempérament et de leurs charmes. »

Et c'est pourquoi, elles doivent abandonner aux hommes cette « vaine fumée qu'ils cherchent dans cette acquisition dangereuse xvi». Aussi le philosophe Boudier de Villemert proclame-t-il tout haut que les femmes doivent fuir les sciences abstraites et les recherches épineuses. « S'il s'est trouvé dans ce sexe des Dacier, des Du Châtelet, ce sont des exemples rares, plus admirables qu' imitables. xvii» De telles femmes, lit on dans l'Année littéraire de 1766, « sont des femmes qui se font hommes xviii». C'est tout dire !

Les femmes devront par ailleurs éviter la lecture de ces « misérables romans dont tout le mérite est de frapper la dépravation du lecteur ». Par contre, « les Villedieu, le Deshoulières, les Sévigné les La Suze », seront des auteurs de prédilection. « L'illustre Fontenelle a fait quelques pièces avec Mlle Bernard qui feront de même les délices de la femme... xix»

De telles restrictions s'insèrent évidemment dans un plan destiné à reléguer la femme dans un univers clos. Ainsi contingentée, la voilà rendu à ses occupations domestiques. Et c'est ainsi que la nature le veut. Car l'homme, à l'image de sa sexualité conquérante, s'affirme dans une splendide extraversion. La femme, au contraire, trouve sa raison d'être et se complet dans une stricte réclusion.

Selon la formule de Virey, « si tout, dans l'homme, doit aspirer à s'ouvrir, à s'étendre au-dehors...tout, dans la femme doit concourir à renfermer, à rassembler en quelque manières ses affections, ses pensées, ses actions, en un centre qui est celui de la reproduction et l'éducation de la famille. Ce ne sont pas nos institutions, c'est la nature qui parle. xx»

Ainsi, sous la plume des féministes paternalistes, la nature se substitue à Dieu, mais le résultat est le même. Sans doute se défendent-ils de cloîtrer leurs femmes à l'orientale ou à l'espagnole. Boudier de Villemert serait même « très fâché de vivre chez un peuple qui, comme nos voisins du Midi, dérobe les femmes à la société », mais , prend-il soin de préciser, « je crois qu'il sied aux de vivre un peu à l'ombre et de ne se répandre qu'autant qu'il le faut pour mieux goûter le plaisir d'être rendue à leurs familles et à elles-mêmesxxi ». Il n'y a pas lieu en l'occurence, de parler de contrainte. La femme, par mollesse de sa constitution, est merveilleusement assortie aux fonctions qui lui sont dévolues. Elle règne à l'intérieur du gynécée alors que l'homme libre déploie sa force et ses talents au-dehors. C'est en berçant son enfant qu'elle frise le bonheur suprêmexxii. D'ailleurs, « le mot famille vient de foemina car la femme ne fait qu'un avec ses enfants xxiii». Ce sacrifice, elle l'accepte de bon coeur. Alors qu'on lui dénie toute aptitude au talent, au courage ou au génie, l'héroïsme maternel est la seule vertu « virile » qu'on lui concède. Ce sont les mères qui « s'élancent dans les flots pour arracher leur enfant qui vient d'y tomber par imprudence. Ce sont elles qui se jettent à travers les flammes, pour enlever du milieu d'un incendie leur enfant qui dort dans son berceau xxiv».

Mais bien que recluse dans son foyer, la femme jouit néanmoins d'un privilège que personne ne lui conteste : celui de plaire.


i Roussel, Pierre, Système physique et morale de la femme ou tableau philosophiqe de la constitutionde l'état organique, du tempérament, des moeurs et des fonctions propres au sexe, Paris 1775. p.69

ii Ibid. p.56

iii Menville, Dr Charles François de, Histoire médicale et philosophique de la femme, Paris. 1845. p120

iv Op. cit, p.56

v Op. cit p.120

vi Année littéraire, 1766, t. VI, p.27

vii Virey, Julien Joseph, art. « femme » du Dictionnaire des sciences médicales, Paris, Panchouke, 1812-1822. p.546

viii  Ibid, p.570

ix Ibid, p.547

x Ibid, p.560

xi Op. cit, p.85

xii Virey, Julien Joseph, De la femme sous ses rapports physiologiques, moral et littéraire, Paris, 1825. p.87

xiii Ibid. p.544

xiv Ibid, p.555

xv Thomas, Antoine, Essai sur le caractère, les moeurs et l'esprit des femmes, Paris, 1772. p.116

xvi Op. cit , p.76

xvii L'ami des femmes ou le philosophe du beau sexe, Paris, 1774, p.32

xviii Op. cit. p.65

xix Boudier de Villemert, Pierre Joseph, L'ami des femmes ou le philosophe du beau sexe, Paris, 1774, p.66

xx Dictionnaire des sciences médicales, Paris, Panchouke, 1812-1822. p. 560

xxi Op. cit., p.24

xxii A.Thomas, Op. Cit., p.129

xxiii Virey, Julien Joseph, De la femme sous ses rapports physiologiques, moral et littéraire, Paris, 1825. p. 130

xxiv A. Thomas, Op.cit., p.130. Idée reprise au XIXème siècle par Virey et Menville

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