New Dance Groupe

Publié le par pelenop

Des danses militantes traversent le xxe siècle: contre les totalitarismes, les discriminations raciales ou les inégalités entre les sexes. une expo du Centre national de Pantin autour du New Dance Group va aux racines du scandale. Quelques postures artistiques pour réconcilier danse et politique.

« La danse est une arme », affirmaient dans les années 1930 les membres du New Dance Group. Six femmes juives d’origine russe fondent cette compagnie, aux Etats-Unis, pendant la période de la Grande Dépression. Issues de l’immigration, elles subissent de plein fouet les conséquences du trouble économique et politique dans lequel est plongé le pays. La mort d’un jeune syndicaliste militant, Harry Simms, tué par des briseurs de grève le 10 février 1932, leur sert d’électrochoc. Ce jour-là marque aussi la naissance du New Dance Group. Les liens que ses membres entretiennent avec le Parti communiste américain les incitent à aborder les questions de ségrégation, de pauvreté, de famine, d’injustice, de préjugés racistes dans des chorégraphies au titre éloquent : Grève, Soulèvement, File d’attente à la soupe populaire… La danse devient un vecteur de transformation du monde. Union Square, à New York, abrite de multiples activités culturelles et militantes. Mais le New Dance Group, qui n’est pas le seul à être en prise directe avec les préoccupations de la classe ouvrière, cherche à les exprimer dans des formes radicalement nouvelles. A l’époque, c’est « l’une des seules troupes à savoir concilier les exigences esthétiques d’une forme artistique émergente et l’engagement pour une vraie justice sociale », affirmait la chercheuse Ellen Graff, invitée à l’automne par le Centre national de la danse, à Pantin (93). L’institution accueille une exposition autour de cette troupe engagée. Celle-ci constitue le pivot du cycle « Danse et résistance » qui court jusqu’au mois d’avril. Pionnière dans l’étude du New Dance Group, qui existe toujours, Ellen Graff y voit le symbole de « l’alliance révolutionnaire de l’art et du politique ».


ŒUVRE A MESSAGE

C’est une question aussi intéressante qu’impertinente qu’a choisi de soulever le Centre de la danse. A savoir, celle des préjugés qui entourent les œuvres chargées d’un message politique. Comme si le propos militant entachait de facto toute production artistique. « Un de mes objectifs était de déplacer cette idée reçue qu’une œuvre engagée, parce qu’elle est engagée, ne serait pas une œuvre », résume Claire Rousier, directrice du département de développement de la culture chorégraphique du CND et commissaire de l’exposition. Pourquoi ces artistes qui fondent leur démarche artistique sur leur militantisme ne seraient-ils pas de vrais artistes ? Il s’agit là d’une vieille antienne qui remonte peut-être à la figure du génie créateur : « Avant, l’artiste était un artisan qui travaillait sur commande. Puis, il s’est mis à incarner un personnage de sublimation qui devait décoller de la réalité en permanence. Le fait de l’ancrer à nouveau dans une réalité met peut-être en danger cette figure », analyse Claire Rousier. Ce geste, le New Dance Group l’a opéré il y a soixante-quinze ans, en réaction contre une danse moderne qui plane dans les sphères abstraites de l’universel. Dans Lamentation, la danseuse Martha Graham exprime la douleur, sans chercher à montrer qui souffre, où, quand, comment et pourquoi. Seul l’intéresse le « quoi ». Corps de sans-abri dans Tenant of the Street, corps d’ouvriers agricoles dans Harmonica Breakdown, corps de Noirs lynchés dans Strange Fruit : le NDG ancre, au contraire, le mouvement dans un contexte social précis. Ce qui lui vaut des attaques acerbes comme celle d’un critique, Louis Horst, fervent défenseur de la danse moderne, qui parle alors de « summum de mauvais goût et d’illettrisme qui dénature un art pourtant puissant et noble ».


NOUVELLE ESTHETIQUE

Il n’empêche que les fondatrices du New Dance Group, formées par Hanya Holm, sont pétries de la technique des compagnies modernes. Ainsi, dans la chorégraphie de Van der Lubbe’s Head, le message politique passe par un poème qui sert de fond sonore, si bien que le corps peut s’adonner aux exigences du modernisme, sans verser dans l’illustration littérale que se voient souvent reprocher les œuvres de propagande.

Les syndicats, les usines, les meetings, les manifestations et les piquets de grève sont autant de lieux que les danseurs du NDG investissent. Mais cela les oblige à repenser la question des formes. « Ce désir de montrer des œuvres qui ne soient pas réservées à une élite mais qui puissent toucher un très large public est problématique », assure Claire Rousier. La chorégraphe Sophie Maslow raconte qu’ils arrivaient en guenilles, habillés tout en noir, avec des épingles de sûreté, pour évoquer la misère humaine face à un public d’ouvriers qui rêvait de voir des claquettes et des tutus. Ils décident aussi d’investir la scène de Broadway avec des spectacles qui, grâce à l’humour, par exemple, allient aux thématiques sociales un côté grand public. Par ailleurs, « ils font danser les ouvriers et les amateurs, qu’ils forment, et éduquent les enfants à la danse et à l’histoire du marxisme »,

relate la commissaire d’exposition.

Cette expérience méconnue n’est pas sans lien avec d’autres postures artistiques et militantes qui ont jalonné le XXe siècle. Le Centre de la danse s’est penché sur ces artistes engagés dans la lutte contre les totalitarismes, comme sur le terrain des revendications identitaires ou des questions de genre. Jusqu’à aujourd’hui, avec Robyn Orlin, originaire d’Afrique du Sud, qui lutte contre l’apartheid, Lia Rodriguèz, au Brésil, qui a situé son centre chorégraphique dans une favela, ou encore Maguy Marin, en France, qui travaille dans la banlieue lyonnaise. On pourrait aussi citer la performeuse Cécile Proust dont la dernière composition détonante et loufoque (Fameusesaction #19, final/ment/seule) est tout entière imprégnée de ses lectures féministes, de Monique Wittig à Virginie Despentes. « Dans les années 1970, en France, la rencontre entre danse et féminisme n’a pas vraiment eu lieu, ni dans la pratique ni dans la théorie, rappelle la chercheuse Hélène Marquié. Quand Beauvoir parlait de danse, elle l’associait à Nana. Cette image de la prostituée, de la danseuse exotique, souligne le poids des préjugés et la peur de tomber dans le féminin. Le féminisme ne s’est pas intéressé à la danse jusque dans les années 1990. Depuis dix ans, on observe une ouverture. » L’époque actuelle est-elle à l’engagement des artistes ? Claire Rousier a l’air de le croire. « J’ai le sentiment que les choses bougent. Peut-être que le milieu culturel, qui n’est plus autant soutenu qu’avant, se sent lui aussi en danger », avance-t-elle. Le climat politique n’y serait donc pas pour rien. M.R.


Paru dans Regards n°49, Mars 2008


 

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Frédéric Delalot 12/09/2009 02:17

« Chaque jour est un acte de création de soi-même. »