La Tonte des femmes, "châtiment sexué d'une collaboration".


Une étudiante de 21 ans a voulu rompre avec son compagnon parce qu' « il est possessif, je voulais qu'on se sépare parce que je préparais mes partiels. » Elle fut traînée dans la salle de bain, rouée de coups de pieds au niveau des hanches, tondue au dessus du crâne, attouchée sexuellement. Son ex-compagnon a expliqué son geste par cette déclaration: « pour que tu ne fasses plus ta belle ! ». (Source: la dépêche.fr-toulouse.)
Cet homme a ressenti le besoin d'anéantir le pouvoir séducteur de sa copine en lui ôtant un symbole de la fémininité : sa chevelure.

"C'est une gloire pour une femme, car la chevelure lui a été donné en guise de voile" Saint Paul dans le premier épître aux Corynthiens (11,14-15).
Dans l'histoire du monde, de nombreux exemples montrent le lien systématique entre les cheveux des femmes et leur séduction.
A la fin du IIème siècle, Clément d'Alexandrie condamne les dévergondées à l'épilation afin de les punir de leur vie sexuelle libérée. La pilosité était selon lui un cadeau divin :
"Dieu a voulu que la femme soit imberbe, fière de sa seule chevelure naturelle comme le cheval l'est de sa crinière; mais il a orné l'homme d'une barbe comme les lions et il l'a désigné comme homme par une poitrine velue; c'est le signe de la force et de l'autorité. Pareillement, il a parlé de crêtes semblables à des casques les coqs qui combattent pour défendre les poules. Les êtres mâles sont plus chauds et plus velus que les êtres femelles, les animaux entiers plus chauds que ceux châtrés, les adultes plus chauds que ceux qui n'ont pas achevé leur croissance. Il est donc sacrilège de maltraiter ce qui est symbole de la nature virile, la pilosité."
 
Le rasage de l'arme de séduction est depuis très longtemps, le châtiment suprême pour la femme adultère.
Marguerite de Bourgogne fut, pour son infidélité, répudiée, tondue puis étranglée sur ordre de son mari, Louis X, en 1314.
( source: Un corps pour soi. La trichologie, Christian Bromberger)

Evidemment, la tonte femmes renvoie à des épisodes de  punition  publique, qui "n'est pas le châtiment d'une collaboration sexuelle mais le châtiment sexué d'une collaboration"  selon Fabrice Vigili.


Les tontes fascistes :

Pendant la guerre civile espagnole, les phalangistes venaient chercher les femmes à leur domicile, les amener sur la place publique, leur raser la tête. Parfois ils leur laissaient quelques mèches pour qu'elles puissent y accrocher des rubans. On leur pendait au cou une pancarte sur laquelle était écrite « ROJO » (rouges). On les baladait ensuite dans la ville plus ou moins dénudées, on lui faisait boire de l'huile de ricin pour lui « purifier les entrailles ». La tonte capillaire pouvait parfois s'accompagner de tortures et de la tonte de la toison pubienne.
Les reproches faits à ces femmes étaient :
- leur engagement politique
- avoir engendré des républicains
- avoir laissé le virus marxiste s'insinuer à travers leur progéniture
- ne pas avoir tenu le rôle traditionnel d'éducatrice catholique
- avoir donné une éducation « marxiste,athée et pornographe » à leurs enfants.

Les femmes qui ont eu une sexualité libre étaient considérées comme extrêmement négatives pour les phalangistes, assimilées à des protituées, pornographiques et bestiales.
Le docteur Vallejo-Naveja, nationaliste, a déclaré «  des républicaines jugées de débiles, ne s'engageant aux côtés des républicains que pour assouvir les instincts sexuels latents »
Les femmes sorties de l'enfermement traiditionnel du foyer ne sont vues que comme des hérétiques, des femmes publiques qui constituaient des menaces pour l'ordre machiste.
Sans chevelure, la femme perdait son pouvoir de séduction, elles retournaient à l'ordre masculin. C'est le deuil de la païenne pour épouser un bon chrétien.
Le corps des tondues qui a porté en lui la pourriture marxiste (pour les phalangistes) devient porteur du projet de régénération phalangistes de la société.
La section féminine de la phalange prenait le relai pour rééduquer ces femmes.

Les tontes de la libération.
Surtout dans les pays de l'Europe Occidentale, accusées de « collaboration horizontale ».
20 000 tondues (une estimation basse selon Dominique François) pour 80 000 enfants nés d'une union de femmes françaises et de soldats allemands.
La presse clandestine, dès juillet 1941, a été la première à relater les faits commis par les comités locaux de libération (CLL).
La première vague importe a été divulgué par Radio Londres le 20 et 30 août 1944.
La deuxième vague fut en mai/juin 1945, lors du retour des prisonniers du STO.
La dernière tonte a eu lieu en Savoie, en Février 1946.
Les tondues étaient parfois exécutées en privé.
Les femmes étaient amenées sur un lieu symbolique (place du village, monuments aux morts, marche de la mairie...) afin d'être tondue puis exhibées en cortège, « le carnaval moche ». La femme est insultée par la foule, dénudée, des croix gammées  peintes sur le corps avec du goudron.

Ces femmes étaient des femmes seules, divorcées, veuves, dont le mari était en captivité, au service d'allemands (femmes de ménages, nourrice..) ou habitant seulement à côté de maison d'allemand (surtout les institutrices qui occupaient des logements de fonction). 
Toutes les catégories socio-professionnelles sont touchées, il n'y a pas de portraits types: contact avec l'occupant pour raisons professionnelles ou domicile; des femmes célibataires, jeunes, avec une activité professionnelles importantes: des femmes qui échappent à la surveillance communautaire de la famille par leur profession.
La rumeur publique était la principale raison.
Les prostituées n'avaient pas ce traitement car on estimait qu'elles faisaient juste leur travail. (source: wikipédia)
Le traitement des femmes était diversifié : plongées dans une fontaine, affligée d'un bonnet d'âne ou d'un collier de chien, marquées au goudrons ou au fer rouge de croix gammées.

Madame Polge fut tondue avant d'être fusillée. Son corps fut transpercé par ses parties génitale, à plusieurs reprises avec un manche à balai.
(source: www.histoire-en-questions.fr)


L'accusation relève du discours spécifique reflète l'image d'une femme incapable d'agir de sa propre initiative soit qu'elle suive l'homme avec qui elle partage sa vie, qu'elle se conforme à une nature jugée insouciante, irresponsable, stupide ou immoral: « les faiblesses du sexe faible ».

C' est l'expression d'un peuple libéré et qui a souffert: une femme tondue est plus complice de ne pas avoir souffert que d'être réellement complice des violences de l'occupant. C'est un exutoire de peur et de souffrance.
La tonte est une punition de personnes en tant que femme, violence exercée pas contre des femmes mais contre les femmes.
 Le fait de tondre permettait de rejeter la culpabilité sur les femmes jugées de séductrices. La chevelure était envisagée comme le vecteur d'une collaboration des corps qui relègue en deuxième plan, l'idéologie et les sentiments.
La mise en scène des tontes était un moyen de pression pour ré-approprier le corps des femmes par :
- marquage comme destruction symbolique des corps coupables
- désacralisation qui interdit à la tondue de recouvrir de ses attributs féminins
- moins de sexualité puisque le corps est le reflet de la laideur morale.

La relation sexuelle est vue non seulement comme trahison mais dénonce aussi des vies construites autour du plaisir et d'une sexualité autonome. Le corps des femmes est perçu comme « une propriété collective ».
C'est la représentation des femmes dans le discours masculin qui traduit les tontes.
La tonte est la réappropriation d'un passé républicain, le retour d'un héroisme combattant, identitaire à une souffrance, une virilité retrouvée sans que disparaissent les traits d'une société valorisée et amplifiée par le régime de vichy comme domination masculine.
La débâcle est transformée en trahison des femmes pour Pétain: les femmes sont responsables de « l'esprit de jouissance » qui a nui à la France.
Résurgeance de la virilité se traduit par l'exercice massif d'une violence sexuée qui veut désigner la frontière entre la « française »; digne qui reste avant tout épouse, mère, soeur, gardienne du foyer et des valeurs patriotiques; et la « collaboratrice », indifférente au sort de son pays, prête à toutes les compromissions égoïstes.
(source: Fabrice Vigili, La tonte des femmes de 1943 à 1946, extrait de "La France sera virile ou morte".)

«  Celles qui ont dérogé à la règle sont donc punies. Sans compter que les femmes ont dévié leurs rôles traditionnels en allant travailler à l'usine, en devenant chef de famille et en obtenant le droit de vote en 1944. La tonte permet de rétablir l'équilibre de l'avant guerre, lorsque les identités attribuées aux hommes et aux femmes étaient clairement définies. » selon la thèse de Julie Desmarais.


A écouter l'histoire de Mandoline et Sigfried.